La renaissance du fils prodigue
Dimanche 16 septembre - 24° dimanche du T.O.
St Luc 15, 1-32 :
La parabole de la brebis perdue ;
La parabole de la pièce de monnaie d’argent (drachme) perdue ;
La parabole du fils perdu.

Nous connaissons ces paraboles. D’abord la perte d’un animal d’élevage, perdu, puis retrouvé et replacé parmi les 99 restants ; son maître s’en réjouit avec ses amis. Puis une maîtresse de maison qui a perdu une pièce d’argent dans sa maison. Elle la retrouve et se réjouit aussi avec ses amies. Ce sont des événements de la vie des hommes et des femmes, chacun étant préoccupé à retrouver les biens perdus qui lui ont été confiés. Mais Jésus poursuit son raisonnement. Il en est venu à faire ces comparaisons parce qu’il lui est reproché de fréquenter des hommes et des femmes dévoyés ou de mauvaise vie. Et il va introduire une troisième comparaison en disant à ses critiques : «Il y a de la joie chez les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se convertit.»
Si nous en restions à ces deux premières paraboles, quelque chose ne nous gênerait-elle pas ? Arrivés à ce stade, nous comprenons que les anges de Dieu sont témoins de la pauvreté et des inquiétudes des hommes ou même de leur éloignement de Dieu et ils se réjouissent dans le ciel. Mais, n’y a-t-il pas là un point qui surprend ? Les anges de Dieu n’apparaissent-ils pas membres d’un parti politique ou d’une religion particulière. Ils se réjouiraient chaque fois qu’un homme changerait de camp ! Jésus va plus loin.
Un père et deux fils. L’un s’éloigne de ce père au point de dire : « Je ne mérite plus d’être appelé ton fils. » Il ne se reconnaît plus lui-même. Il se sait mort. Pour retourner vers son père, il va falloir que quelque chose, une part en lui qui était morte, renaisse. Et il repartira vers la maison de son père sans savoir si cette part morte est redevenue vivante. Cette part morte était la part qui le reliait à son Père, la part divine. Il n’en voulait plus. Elle était donc entièrement disparue parce que tuée dans les besoins d’amusement ou de vie facile ; une existence réduite aux choses matérielles ou aux pulsions primaires de possession. Assimilé aux porcs, dit le récit, quelque chose, une sorte de chant de réveil, comme celui du coq pour Pierre, va retourner le jeune homme et l’orienter vers autre chose. Celui vers qui court son père n’est pas le même fils que celui qui l’a quitté en réclamant « la part des biens qui devait lui revenir. » Car, si ce fils était simplement revenu comme avant, il pourrait s’enorgueillir et s’admirer de recevoir à présent tant d’honneur pour lui-même. Non, c’est un tout autre qui est vivant, pris au cœur de sa déchéance, de son mal intérieur, de la vermine de son corps et de tout ce qui se promène en chacun et tout ce qui évoque la mort absolue. Le fils aîné ne pouvait pas reconnaître son frère car ce n’est pas celui qu’il a connu. Et lui-même ne connaît pas la part morte en lui, qui devra renaître pour se réjouir de la rencontre avec son Père. Il demeure torturé sur ses droits et sa légitimité de fils aîné.
Nous comprenons peut-être mieux ce que Jésus a voulu dire aux pharisiens et scribes qui lui reprochaient de manger avec les pécheurs. Jésus ne fait que déplacer le lieu de l’accusation. Il ne s’agit plus d’une catégorie de personnes mais d’une question universelle, de la blessure à reconnaître en tout homme et donc en soi. Nous nous réjouissons avec nos amis qui pensent et voient les choses souvent comme nous pour avoir retrouvé un animal ou une pièce d’argent, parce que là, nous voyons clairement ce qui a été perdu puis retrouvé. Mais la joie des anges de Dieu se porte sur une joie plus grande que nos joies toutes humaines. Ils sont témoins de ce que nous ne savons pas voir dans la vie de chacun de nous : la renaissance toujours possible de ce qui apparaît comme mort en soi comme en l’autre. C’est le Père qui reconnaît la part de l’homme qui s’est séparée de lui, le frère du fils prodigue ne l’a pas reconnue. Nous ne la reconnaîtrons pas tant que nous n’entrons pas dans un esprit de vérité et de lucidité sur nous-même et de miséricorde envers les autres. Il s’agit de faire preuve d’amour foncièrement bienveillant à l’égard de tout autre, notamment des plus pécheurs. Et, c’est possible, dira St Paul, si, au-delà de tous les dons, « est recherché l’amour ».
P. Bertrand Gournay